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Cercle des Amis

de Marie Bashkirtseff


 

 

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« Mais si je ne suis rien, si je ne dois rien être, pourquoi ces rêves de gloire depuis que je pense? »


Marie Bashkirtscff, Journal, 25 juin 1884

Bulletin de liaison

Numéro 37 - Novembre 2009

 

Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff
5, rue J.C. Bézanier
78360 Montesson

 

Rédaction

Jean-Paul Mesnage

Véronique Rémusat-Rémion

Jean-Jacques Poumarat

SOMMAIRE

LA VILLA DE MARIE CONSTANTINOVNA BASHKIRTSEFF A NICE

Par Jean-Jacques Poumarat   P 2

 

MARIE BASHKIRTSEFF ET SON TEMPS

La cantatrice Adelina Patti

P 4

LE MASQUE AUX YEUX D'OR, d'Albéric Cahuet

P 11

FRANÇOIS MITTERRAND ET MARIE BASHKIRTSEFF

P 15

LES FUNERAILLES DE MARIE BASHKIRTSEFF

P 19

1

LA VILLA DE

MARIE CONSTANTINOVNA BASHKIRTSEFF

A NICE

Jean-Jacques Poumarat

Dans l'ouvrage Côte d'Azur de Pierre Borel, paru chez Arthaud en 1968, je tire ce délicat témoignage



« Au n° 63 de la Promenade des Anglais, se trouvait la villa de Marie Constantinovna Bashkirtseff. C'était une ravissante copie du Petit Trianon, si cher à MarieAntoinette. J'ai encore pu voir dans les pièces tendues de satin blanc, fané, déchiré, les esquisses que Marie avait peintes à Nice. Il y avait dans ce cadre émouvant, la harpe de la jeune fille, ses « Cahiers », son dernier éventail. Aujourd'hui la villa a disparu. J'ai essayé de sauver cette jolie maison et son jardin. J'ai dû abandonner. Seule une stèle appuyée au dernier pin du jardin marque son emplacement. Elle a été rédigée par mes soins


« Ici se trouvait la villa où Marie Bashkirtseff écrivit les premières pages de son « Journal ».'

Cette borne évoque toute une époque pas si lointaine où il faisait bon vivre au bord de la baie des Anges! »

t Pierre Borel commet une erreur : ce n'est pas dans cette villa, au 55 bis de la Promenade des Anglais, que Marie débuta la rédaction de son Journal, mais dans la Villa Acquaviva, au n° 51, où elle vécut depuis son arrivée à Nice, en 1870, jusqu'au mois de juin 1873. La date de naissance gravée sur la stèle est erronée aussi : Marie est née en 1858.

2

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2 Cette stèle fut restaurée en 2003 grâce à l'intervention du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff, informé par un de ses adhérents habitant l'immeuble « Gloria Mansion » , construit à l'emplacement de la villa.

3

MARIE BASHKIRTSEFF

ET SON TEMPS

Adelina Patti

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Franz Xaver Winterhalter,

Adelina Patti dans le rôle de Rosine du Barbier de Séville, de Rossini, 1863.

La cantatrice Adelina Patti et Marie Bashkirtseff ne se sont jamais rencontrées, mais Marie avait une grande admiration pour la voix et le talent de cette artiste de légende.

A l'âge de quatorze ans, l'ambitieuse Marie (qui possédait une voix exceptionnelle de mezzo-soprano que la maladie détruira prématurément) enviait la gloire internationale de la Patti

« Hélène (Howard) me raconte les triomphes de Patti à Londres, ses toilettes, les bouquets, les bijoux. Et me voilà toute enflammée et désireuse de chanter sur la scène, comme Patti. »3

3 Samedi 8 novembre 1873.

4

« On m'a lu dans le journal russe qu'à Moscou on a donné trente énormes bouquets à Patti, on en a jeté cinq cents, toute la scène en était couverte. Elle était sublime dans le « rôle qui ne lui est pas habituel » de Marguerite de Faust. On lui donna une magnifique broche, on la rappela cent fois et elle fondit en larmes. Ce récit m'a énervée encore plus. »4

En février 1879, Marie fait un court séjour à Nice pour entendre la Patti dans La Traviata de Verdi et Faust de Gounod. L'évènement n'est pas uniquement musical : la cantatrice avait quitté son mari - le marquis de Caux, ancien écuyer de Napoléon III - par amour pour un partenaire, le ténor Ernest Nicolini. Ce scandale défrayait évidemment la chronique

« J'en ai ri, je les ai blâmés. Mais quand on les voit chanter ensemble, quand on voit tant de beauté et ces deux talents divins unis, on leur donne raison. Le seul chant qu'on devrait entendre c'est le leur. On s'étonne d'avoir pu écouter quelque chose avant et on ne pourra plus rien entendre après (...) Beauté, chant et jeu, tout y est, sans compter qu'on ne peut s'empêcher de penser qu'ils s'aiment en réalité. »

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Le ténor Nicolini tenant la clef de la cage où est enfermée Adelina Patti.
Outre son amant, puis son mari, Nicolini était aussi l'organisateur des tournées de la cantatrice.

4 Vendredi 28 novembre 1873.

5

Cependant, l'admiration de Marie restait lucide : elle jugeait le chant de la Patti «adorablement correct et divinement savant mais il ne m'a pas fait une seule fois tressaillir ou pleurer. » s

« Deuxième soirée Patti. Faust. Eh bien... j'ai admiré mais je n'ai eu ni plaisir ni

émotion. »6

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Adelina Patti dans le rôle de Marguerite du Faust, de Gounod.


En octobre de la même année, Marie réentend la cantatrice lors d'un concert donné au Trocadéro au profit de l'Association des Artistes, où se pressent « Les personnalités les plus en vue du Paris aristocratique, littéraire, artistique et financier », écrivait Le Figaro. Les démêlés sentimentaux de la Patti passionnaient toujours l'opinion - et Marie ellemême:

« On craignait des manifestations hostiles. Lorsqu'elle paraît c'est une salve d'applaudissements déjà suffisante et quand elle a chanté c'est une ovation telle que je n'en ai jamais vue et que beaucoup de gens disent n'avoir jamais (vue) à Paris où le public est si froid. Sarah Bernhardt a fait faux bond, sans doute ne voulant pas être éclipsée, et Adelina Patti a chanté un morceau de plus, elle en a chanté trois, tous les trois bissés (...) On l'a rappelée une douzaine de fois, tout le monde debout, agitant les chapeaux, les mouchoirs, les programmes, criant, frappant des pieds, applaudissant

Elle n'en pouvait plus à la fin d'émotion, d'orgueil, d'attendrissement; moi qui ai

5 Lundi 24 février. 6 Jeudi 27 février.

6

pleuré toute la matinée sur mon malheureux sort', pas exactement pleuré mais les larmes me venaient aux yeux et m'empêchaient de voir le modèle, donc moi qui ai passé une matinée agréable, ces ovations m'ont achevée ; d'abord j'ai failli pleurer plusieurs fois pendant le concert et à présent j'ai mal à la tête. Elle chante divinement bien cette femme. Il est impossible de rien imaginer de pareil comme voix. On prétend que le peu de passion qu'elle a maintenant est venu après Nicolini. Moi je trouve que c'est une chanteuse parfaite et que ceux qui lui reprochent d'être froide sont des imbéciles. » 8

« Il y a dans les journaux une explosion d'enthousiasme pour la Patti. On a bien raison. » s

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Le mardi 17 février 1880, Marie se rend au théâtre de la Gaieté où elle possède un

abonnement

« Encore une soirée à sensation. Patti dans La Traviata (...) Quant à la ravissante chanteuse, à l'adorable comédienne, il n'y a rien a dire. Elle est parfaite. »

Le 16 mars, la Patti se produit dans Lucia di Lammermoor de Donizetti. Marie est

présente

«... dans la scène de la folie elle fait de tels miracles avec sa voix que ces notes

7 « On vient m'embêter parce que ma fenêtre est ouverte et que je puis attraper une fluxion de poitrine! Les voilà bien. Vous savez la vie qu'on me fait, vous savez que je suis enterrée vivante et l'ont vient m'assommer avec des inquiétudes sur ma santé (...) Je me pleure, rien me m'attendrit comme lorsque je m'apitoie sur mon sort, je ris mais c'est très sérieux. O mon Dieu. » (mercredi 22 octobre 1879).

8 Jeudi 23 octobre 1879.

9 Vendredi 24 octobre 1879.

7

aiguës, étonnantes, pures, détachées, merveilleuses, vous transportent, et à force d'admiration vous émeuvent comme les larges notes dramatiques qui viennent du coeur, jusqu'aux larmes. Moi j'ai failli pleurer. »

Marie réentend la Patti le mardi 6 avril, dans le Rigoletto de Verdi où elle la trouve encore plus brillante que dans Lucia di Lammermoor. En revanche, elle est déçue par sa prestation dans le Don Pasquale de Donizetti - dont la musique, en outre, l'ennuie presque (mercredi 14 avril 1880). Puis, la seule virtuosité de la Patti - pour éblouissante qu'elle soit - ne suffisait pas à contenter Marie

« La Patti a certes une merveilleuse voix, mais comment se fait-il que même dans l'instant où vous l'applaudissez vous sentez qu'il manque quelque chose à votre

enthousiasme? »10

La perception de la personnalité de la cantatrice par Marie était tout aussi étonnante d'intuition

« Elle joue avec une passion admirable, cette petite femme-là doit être assez méchante ou au moins capricieuse, impatiente et emportée. » "

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Adelina Patti
Photographie de Charles Reutlinger.

10 Samedi 24 juillet 1880. 11 Mardi 16 mars 1880.

8

Verdi fut subjugué par sa beauté, sa présence scénique, et par sa voix qui tenait du prodige. Il écrivit

«Quand je l'ai entendue pour la première fois à Londres - elle avait dix-huit ans - je fus émerveillé, non seulement par son admirable façon de chanter, mais également par certains jeux de scène qui révélaient une grande actrice. »

A partir de 1905, Patti commença à ressentir des difficultés dans l'émission de ces notes élevées qui éblouissaient Marie Bashkirtseff. Malgré les conseils du grand ténor polonais Jean de Reszké 12, la cantatrice comprit que sa prodigieuse carrière arrivait à son déclin. Elle fit ses adieux à la scène en 1906, à l'âge de soixante-trois ans. Mais elle continua à se produire dans des concerts de charité jusqu'en 1914.

Séparée du marquis de Caux, elle put épouser, en 1886, son amant, le ténor Nicolini, lorsque le divorce fut rétabli en France, le 24 juillet 1884.

Veuve en 1898, elle se remaria l'année suivante avec le jeune baron Cedarstrôm. Elle mourut le 27 septembre 1919 dans son château gallois de Breckock.

Les débuts du microsillon permirent à la Patti d'enregistrer quelques disques. Elle fut subjuguée : « Mon Dieu, je comprends enfin pourquoi je suis Patti. Quelle voix! Quelle artiste! »

Pour nos oreilles, ces enregistrements d'opéras de Mozart, Donizetti, Verdi n'ont qu'une valeur de documents : la prise de son médiocre, l'usure de la voix consécutive à l'âge de la chanteuse ne nous donnent qu'une très faible idée de ce que fut Adelina Patti. Cependant, on peut encore discerner l'architecture de cette voix d'exception qui émerveilla Marie Barshkirtseff.

12 Jean de Reszké (Varsovie 1850 - Nice 1925). Marie Bashkirtseff entendit ce chanteur exceptionnel (il commença comme baryton, puis devint ténor) lors de la triomphale première parisienne de l'opéra de Massenet, Hérodiade, à l'Opéra, en février 1884 (Mon Journal, tome XVI, dimanche 3 février et lundi 4 février 1884, pp. 139-143). Reszké développa une technique de chant dont profita Adelina Patti, mais aussi Marguerite de Saint-Marceaux (« Ma voix avec la méthode Reszké s'arrange fort bien », écrit celle-ci dans son Journal le 18 avril 1904). Marguerite de Saint-Marceaux était l'épouse du sculpteur que Marie Bashkirtseff admirait tant, et qui exécuta son buste après sa mort (voir reproduction dans le « Bulletin du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff » de juin 2009, p. 23).

1.0

Verdi fut subjugué par sa beauté, sa présence scénique, et par sa voix qui tenait du prodige. Il écrivit

«Quand je l'ai entendue pour la première fois à Londres - elle avait dix-huit ans - je fus émerveillé, non seulement par son admirable façon de chanter, mais également par certains jeux de scène qui révélaient une grande actrice. »

A partir de 1905, Patti commença à ressentir des difficultés dans l'émission de ces notes élevées qui éblouissaient Marie Bashkirtseff. Malgré les conseils du grand ténor polonais Jean de Reszké 12, la cantatrice comprit que sa prodigieuse carrière arrivait à son déclin. Elle fit ses adieux à la scène en 1906, à l'âge de soixante-trois ans. Mais elle continua à se produire dans des concerts de charité jusqu'en 1914.

Séparée du marquis de Caux, elle put épouser, en 1886, son amant, le ténor Nicolini, lorsque le divorce fut rétabli en France, le 24 juillet 1884.

Veuve en 1898, elle se remaria l'année suivante avec le jeune baron Cedarstrôm. Elle mourut le 27 septembre 1919 dans son château gallois de Breckock.

Les débuts du microsillon permirent à la Patti d'enregistrer quelques disques. Elle fut subjuguée : « Mon Dieu, je comprends enfin pourquoi je suis Patti. Quelle voix! Quelle artiste! »

Pour nos oreilles, ces enregistrements d'opéras de Mozart, Donizetti, Verdi n'ont qu'une valeur de documents : la prise de son médiocre, l'usure de la voix consécutive à l'âge de la chanteuse ne nous donnent qu'une très faible idée de ce que fut Adelina Patti. Cependant, on peut encore discerner l'architecture de cette voix d'exception qui émerveilla Marie Barshkirtseff.

12 Jean de Reszké (Varsovie 1850 - Nice 1925). Marie Bashkirtseff entendit ce chanteur exceptionnel (il commença comme baryton, puis devint ténor) lors de la triomphale première parisienne de l'opéra de Massenet, Hérodiade, à l'Opéra, en février 1884 (Mon Journal, tome XVI, dimanche 3 février et lundi 4 février 1884, pp. 139-143). Reszké développa une technique de chant dont profita Adelina Patti, mais aussi Marguerite de Saint-Marceaux (« Ma voix avec la méthode Reszké s'arrange fort bien », écrit celle-ci dans son Journal le 18 avril 1904). Marguerite de Saint-Marceaux était l'épouse du sculpteur que Marie Bashkirtseff admirait tant, et qui exécuta son buste après sa mort (voir reproduction dans le « Bulletin du Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff » de juin 2009, p. 23).

1.0

«Le masque aux yeux d'or

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13

Marie Bashkirtseff apparaît tout au long du roman d'Albéric Cahuet.

L'auteur connaissait parfaitement la vie, la personnalité et l'oeuvre de Marie : il fut son premier biographe : en 1926, Albéric Cahuet publia Moussia ou la vie et la mort de Marie Bashkirtseff 14, puis, en 1930, Moussia et ses amis 15. Ces deux ouvrages rencontrèrent un large succès. Son roman, Le Masque aux yeux d'or, date de 1924.

Albéric Cahuet est un auteur bien oublié aujourd'hui, mais ce juriste, écrivain et chroniqueur fut une des figures marquantes de la vie intellectuelle des quarante premières années du 20e siècle.

Né à Brive, le le, avril 1877, mort à Lyon le 31 janvier 1942, Albéric Cahuet se consacra d'abord au droit. Inscrit au Barreau de Paris, il s'orienta rapidement vers un travail purement intellectuel. Passionné par le théâtre, il composa - en collaboration avec G. Sorbet - Le Roi s'ennuie, puis, après ce succès, Les Roses rouges.

13 Exemplaire du Masque aux yeux d'or d'Albéric Cahuet offert par M. Bernard Groslier au Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff.

14 Eugène Fasquelle, Paris, 251 p.

15 Fasquelle éditeurs, Paris, 232 p., illustré.

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Mais il s'illustra surtout dans les ouvrages historiques et le roman - à base historique souvent - tout en poursuivant une carrière de chroniqueur pour L'illustration, L'Echo de Paris, Le Temps, La Revue française, Le Figaro, le New-York Herald...

Le Masque aux yeux d'or est un récit romancé de l'évasion de Bazaine. Le titre évoque celui donné au portrait peint par Alfred Stevens d'un des personnages fictifs du roman - la comtesse Rialti - lors de son exposition au Salon de 1869.

Marie Bashkirtseff n'est pas incorporée à la trame même du roman : elle apparaît au second plan, comme figurante, mais sa présence imprègne tout l'ouvrage. Albéric Cahuet exploite la légende de « l'enfant candide et passionnée », de la « morte jeune aimée des dieux » de « l'enfant prodigieuse » ...

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Marie est évoquée dès le prologue : nous sommes à Nice, en avril 1922, le narrateur - qui vient de rencontrer le personnage principal du roman, le commandant Michel de Saint-Laur, au cours d'une excursion sur l'île Sainte Marguerite, retrouve celui-ci dans le jardin de la ville Bashkirtseff, qui est en vente. Sa « gracieuse façade ne dissimulait point la navrante ruine intérieure, entrevue par les fenêtres sans rideaux.»

« Quelle misère! murmure Saint-Laur. Mais la nature a des tendresses et des fidélités qui peuvent consoler de l'oubli des hommes. »

Le vieux commandant montre au narrateur une « jonchée légère comme une écharpe de jeune fille ».

- Elle nous restitue en ces lieux un peu du charme clair de Marie... Vous êtes trop jeune, monsieur, pour l'avoir connue (...) Oui, jadis j'ai été reçu avec d'autres dans cette

12

villa. J'y ai même vécu un soir inoubliable... »

Saint-Laur fait allusion à une réception intime chez Mme Bashkirtseff où, de la bouche de Marie, il apprend que la femme qu'il aimait depuis longtemps - la belle Manoëla Gonzalez - est devenue l'épouse du comte Rialti (chapitre XII Un soir devant la Baie des Anges).

Mais le personnage de Marie Bashkirtseff apparaît dès le second chapitre du roman - intitulé Une nuit de Noël - Saint-Laur fait la connaissance de Marie, lors d'une brillante réception donnée par l'ambassadeur de Russie à Paris, le prince Orloff, le soir de Noël 1873. Mme Cardan-Meryl avait dit à son cousin

« Je vais vous faire connaître, dit cette dernière, la plus jeune invitée du prince Orloff, une enfant exceptionnelle, vraiment très rare et dont on parlera... » Saint-Laur est ébloui par la maturité de l'enfant et par sa cordialité.

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Au chapitre IV - Une petite fille blanche dans un peu d'ombre violette - Marie fait une brève apparition : Michel de Saint-Laur flâne sous les arcades de la place Masséna, à Nice, lorsqu'il est interpellé par Marie, qui passe en victoria.

Au cours de l'évasion du maréchal Bazaine, emprisonné à l'île Sainte-Marguerite, Saint-Laur est blessé au crâne. Sortant d'un « sommeil qui ressemblait à une mort », il aperçoit une forme blanche penchée sur lui

« Un sourire d'enfant l'arrachait aux ténèbres. Il balbutia - Petite Moussia! Vous... »

Huit ans plus tard, Michel de Saint-Laur revoie Marie lors la grande fête donnée par Mme Bashkirtseff pour le nouvel an russe, le 12 janvier 1882 (chapitre XI, intitulé Marie Bashkirtseff ).

Quinze jours plus tard, Saint-Laur retrouve à Nice, dans la villa de la Promenade des Anglais, celle qui se considère comme sa « vieille petite amie », Marie Bashkirstseff.

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FRANÇOIS MITTERRAND

ET

MARIE BASHKIRTSEFF

Promeneur passionné, François Mitterrand ne cessa jamais de flâner dans Paris - même lorsqu'il assuma la charge présidentielle, même lorsque la maladie le contraignit à restreindre ses sorties. Il suivait des itinéraires personnels, secrets. Les cimetières avaient sa faveur. Un jour, il vint se recueillir sur la tombe de Marie Bashkirtseff, dont le Journal lui était familier.

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Le mausolée de Marie Bashkirtseff

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FRANÇOIS MITTERRAND

ET

MARIE BASHKIRTSEFF

Promeneur passionné, François Mitterrand ne cessa jamais de flâner dans Paris - même lorsqu'il assuma la charge présidentielle, même lorsque la maladie le contraignit à restreindre ses sorties. Il suivait des itinéraires personnels, secrets. Les cimetières avaient sa faveur. Un jour, il vint se recueillir sur la tombe de Marie Bashkirtseff, dont le Journal lui était familier.

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Le mausolée de Marie Bashkirtseff

François Mitterrand apprécia le cimetière de Passy : enclos paisible au milieu des immeubles « grand standing » et de l'intense circulation automobile de l'avenue Paul Doumer, de l'avenue Georges Mandel et de la place du Trocadéro - toujours investie par les touristes venus admirer le panorama de la Seine, de la Tour Eiffel et du Champ de Mars.

Franz-Olivier Giesbert l'accompagnait.

« Cela vaut le déplacement, dit le Président. Vous savez que je préfère les cimetières aux musées. Curieusement, ils sont plus vivants. »" Il pénétra dans le mausolée, « moitié salon bourgeois, moitié atelier d'artiste »'a

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A droite et à gauche de l'image : la rampe de l'escalier
descendant à la crypte.
Au fond : les bustes des parents de Marie, son fauteuil, son prie-Dieu, son ultime toile inachevée,
Les saintes femmes au tombeau.

Puis il se recueillit dans la crypte, devant la tombe en marbre blanc.

17 Franz-Olivier Giesbert, Le vieil homme et la mort, Gallimard, Paris, 1996, pp. 130/133. 18 lbid. p. 131.

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Au premier plan : tombeau de Marie Bashkirtseff (1858-1884) -
et de sa tante Nadine Stepanovna Romanoff, née Babanine (1847?-1910).
Au second plan : tombeau de la mère de Marie Bashkirtseff- née Marie Stepanovna Babanine
(1833-1920) - et de sa nièce - Marie Pavlovna Bashkirtseff (1890-1928).

Franz-Olivier Giesbert a retenu les paroles de François Mitterrand 19

« C'était une enfant comme nous tous, avec des rêves plein la tête. Mais tout s'était dérobé devant elle : l'amour, le mariage, la gloire et finalement la vie que lui avait arrachée la phtisie.»

L'intérêt de François Mitterrand piquait la curiosité de Franz-Olivier Giesbert. Il posa cette question inquiète

« Marie vous excite toujours, plus d'un siècle après sa mort? »

- C'est étrange, mais je crois que c'est le mot : elle m'excite. Avant, parce qu'elle était un modèle de chasteté exaltée. On aurait cru qu'elle avait été inventée par Bernardin de Saint-Pierre. Maintenant qu'on a découvert que son journal fut caviardé, elle m'attire parce qu'elle était libre de laisser déborder son coeur. En fait, c'était « Belle du Seigneur ».

Franz-Olivier Giesbert précisa que Marie Bashkirtseff était « une femme pressée qui voulait mélanger l'amour et l'ambition ».

« Franchement, elle n'est pas votre genre.»

- Je suis fasciné par sa hâte et son exubérance dans toute chose, confia le Président. Comme les gens que la mort attend jeunes, Marie sait qu'elle n'a pas le temps.

19 Ibid.

17

Elle ne dévore pas la vie, elle l'avale à toute vitesse.»

François Mitterrand aurait-il était conquis s'il avait rencontré Marie Bashkirtseff? A cette ultime question de Franz-Olivier Giesbert, il fut répondu

« Peut-être. Mais ces femmes-là, on ne peut pas les aimer vraiment, vous savez. Elles ne font que passer, elles ne restent jamais. Il faut toujours qu'elles partent. Elles ont trop peur de mourir. »

Et Franz-Olivier Giesbert conclut

« Il avait dit cela avec une lueur de dédain, comme s'il avait peur, mais la lueur

mentait. »20

20 lbid. p. 133.

18

LES FUNERAILLES DE

MARIE BASHKIRTSEFF

Cette lettre fut écrite par Madame Henry de Peine, le 6 novembre 1884, à l'intention de sa soeur qui vivait Outre- Atlantique.

Elle relate les funérailles de Marie Bashkirtseff.

Ce document a été découvert chez un collectionneur d'autographes et de papiers anciens, qui n'a pas souhaité se dessaisir de ce document, mais a accepté qu'il soit photocopié.

Cette lettre a été recopiée d'après l'originale, et précédée de son préambule 21

« Les funérailles de Marie Bashkirtseff»



«Le compte-rendu ci-après des funérailles de Marie Bashkirtseff a été écrit par Madame Henry de Peine dans une lettre adressée à sa soeur habitant l'Amérique et sans idée aucune que cette description serait publiée. Mais un très grand intérêt s'étant éveillé maintenant en faveur de la jeune artiste russe, après l'apparition de son « Journal », nous avons obtenu de l'auteur la permission de publier sa lettre, qui heureusement n'avait pas été détruite par la personne à laquelle elle était adressée

21 La copie de la première page de ce document est reproduite à la page 24 du Bulletin.

19

Paris 6 novembre 1884

Chère


Ce matin nous avons été à l'église russe assister aux funérailles d'une jeune fille russe de famille noble, et qui s'était rendue chère à un grand cercle d'amis à Paris. Elle était une personne accomplie et artiste car ses tableaux avaient été admis au Salon. Elle n'avais que 23 ans 22 et sa mort prématurée est pleurée par tous ceux qui l'ont connue, ou qui ont entendu parler d'elle. On nous avait recommandé d'assister à ses funérailles, cérémonie d'un intérêt exceptionnel.

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1

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Nous nous sommes mis en route de bonne heure, et comme nous suivions le boulevard des Batignolles nous aperçûmes le cortège qui tournait l'angle d'une rue adjacente. Nous pûmes ainsi le voir défiler complètement puis nous le suivîmes jusqu'à l'église.

22 Marie aurait eu 26 ans quelques jours plus tard. Son faire-part de décès, et même son acte de décès à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris, donnent à Marie l'âge de 23 ans (page 23 du Bulletin). Elle-même se rajeunissait volontiers.

20

En tête de la procession un carrosse de deuil, noir et argent, la draperie du siège richement brodée d'argent, le cocher et laquais en livrée blanche et noire; puis la plateforme supportant le cercueil, qui était posé sous dôme, supporté par quatre piliers. Elle était traînée par six chevaux d'un blanc de lait, la crinière nattée de rubans noirs et le corps drapé d'une housse en soie blanche et drap d'argent, qui touchait presque terre.

La plate-forme et le dôme étaient également couverts de soie blanche et de drap d'argent, les piliers drapés richement de la même tenture; aux quatre angles de grandes plumes noires. Le cercueil était couvert d'un lourd poêle blanc surchargé de broderies d'argent.

Immédiatement derrière le char funèbre marchaient quatre personnes, deux dames et deux messieurs. La figure la plus remarquable était une grande femme très majestueuse ayant à sa droite un homme distingué d'âge certain, et à sa gauche un jeune homme en tenue de soirée. Les deux hommes marchaient tête nue. A la droite du monsieur d'un certain âge marchait la seconde dame; toutes deux étaient vêtues de riches robes de deuils à longue traîne, et leur voile de crêpe pendant du haut de leur bonnet jusque par-dessus la traîne tout alourdie par l'humidité de la rue.

Après ces quatre personnes venait un groupe d'amis d'environ 200 personnes, hommes et femmes marchant en désordre, mais, parents et connaissances, non pas comme chez nous dans un alignement correct, mais groupés au hasard, comme on le voit suivant les processions funéraires à Paris.

Derrière les piétons, quinze voitures vides suivaient. Elles étaient toutes blanches, le siège drapé, les cochers et laquais en livrées blanches et traînées par des chevaux blancs. La première voiture était chargée de fleurs.


Nous trouvâmes une nombreuse congrégation attendant l'arrivée du corps. L'église était tout illuminée par d'innombrables cierges, brûlant dans des candélabres, flambeaux, lustres, et bien qu'il fit grand jour. Au centre de l'église était élevé un catafalque haut d'environ 15 pieds; un coffre en forme de cercueil et recouvert d'un poêle blanc était placé au sommet. Au niveau du sol on voyait une petite porte carrée, le vrai cercueil y fut entré et la porte refermée. L'ensemble du catafalque était en forme de pyramide. Le tout recouvert d'un merveilleux arrangement de plantes droites ou grimpantes, de fleurs coupées, de draperies

21

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L'église russe, rue Daru, à Paris.
(gravure, vers 1860)

blanches et argent; aux quatre angles d'immenses brasiers où une flamme brûlait tout le temps.

Un prêtre en grand costume assisté de deux aides en robes blanches officiait. La voix des officiants était phénoménale, elle avait la résonance et la force d'un beuglement de taureau, et cependant si habilement conduite qu'elle produisait une agréable impression musicale; le choeur, exclusivement de voix masculines, comme d'usage dans les églises grecques, répondait en modulation d'une douceur exquise. Le contraste de ces deux chants faisait penser à la douleur des survivants comparée à la félicité de l'âme délivrée.

Je ne m'étendrai pas sur les détails de l'office en tous points conformes aux rites suivis dans les églises russes - grecques.

Le temps était doux; la masse des lumières, l'oppression de la foule rendaient la chaleur insupportable dans l'église.

En outre, l'obligation de rester debout, car dans les églises grecques il n'y a pas de sièges, et l'assistance restée parfois trois heures de suite sur pieds, donnait une telle lourdeur et un tel sentiment de fatigue que cette impression jointe à l'ensemble imposant et admirable de la cérémonie étaient faits pour laisser un souvenir durable.

22

Nous sortîmes, laissant le cercueil où repose le corps de la jeune fille au milieu des fleurs et des lumières, dont l'affection des siens l'avait entourée.

Il nous semblait que son esprit maintenant libéré devait enfin être apaisé, que ses aspirations vers l'idéal, ses élans vers la perfection irréalisable ici-bas, le problème de la vie qu'elle avait de si bonne heure cherché à résoudre, enfin son insatiable soif du Beau devait être satisfait maintenant et que tout pour elle était éclairci et enfin compréhensible. »

Copie de l'acte de décès de Marie Bashkirtseff

ler novembre 1884, mairie du XVIIe arrondissement de Paris.

23

marie.bashkírtseff@laposte.net


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